Sommet des BRICS et monnaie internationale

Dany Avatar

L’organisation actuelle du système économique mondial est un héritage direct des rapports de force politiques et économiques entre les grandes puissances depuis la fin du 19e siècle jusqu’au terme de la 2de guerre mondiale1

Progressivement, l’hégémonie économique britannique a été contestée puis remplacée par une domination américaine2 avec au passage, une transformation progressive des règles régissant le système économique mondial. 

L’économie mondiale est passée de l’utilisation de la livre sterling comme monnaie d’échange international, au système étalon-or, pour aboutir à l’hégémonie du dollar américain, basé dans un premier temps sur un taux de chance fixe avec l’or puis, suite à la fin des accords de Bretton Woods sur un système économique mondial dérégulé où la concurrence agressive sur tous les marchés est la norme et où l’État reste à distance des rivalités entres acteurs économiques privés. 

Rival systémique des États-Unis d’Amérique pendant la guerre froide, L’URSS faisait office d’alter ego politique, économique et idéologique, sans jamais pouvoir contester l’outrageante domination américaine sur l’économie mondiale. 

La chute de l’URSS et de l’alternative socialiste soviétique a laissé les États-Unis et leurs alliés européens dans une situation de domination sans concurrence, ni rivalité potentielle, actant à cette occasion l’avènement du capitalisme comme dernier modèle économique pour l’humanité. 

C’était sans compter dès le début des années 80 et l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir, sur l’émergence de la Chine comme économie industrielle concurrente, prenant rapidement la place dite d’”usine du monde”. 

Après son entrée dans l’organisation mondiale du commerce, l’économie chinoise, s’est davantage intégrée au système économique mondial en voyant sa place dans l’échiquier international se renforcer considérablement sur les 20 dernières années. 

La création des BRICS3 et la consolidation de l’alliance entre la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil, puis plus tard l’Afrique du Sud, consacre le statut de pays émergents de ces puissances régionales. 

Intégrés dans le système économique mondial ces pays se positionnent dans un premier temps comme des acteurs dynamiques au sein des institutions de l’ordre capitaliste occidental puis créent, d’abord avec les BRICS, puis avec l’Organisation de coopération de Shanghai des institutions alternatives visant à proposer un nouvel ordre mondial sur le long terme. 

Tout en participant aux institutions internationales existantes, héritage direct des rapports de force de la 2de guerre mondiale, les pays émergents tentent de proposer une nouvelle gouvernance économique mondiale plus adaptée aux formes que prennent leurs capitalismes nationaux. 

Ces derniers se retrouvent cependant face à un dilemme avec d’une part une intégration puissante et croissante dans l’économie mondiale et ses institutions basées sur l’organisation des classes capitalistes transnationales occidentales et d’autre part la mise en place d’un système alternatif correspondant davantage au capitalisme d’état qui sont les leurs. 

Dans cet écosystème, la Chine apparaît comme le leader potentiel naturel de ce nouvel ordre économique et politique mondial puisqu’elle entre en concurrence directe avec l’économie américaine dans plusieurs secteurs-clés au cœur de la puissance de l’”hégémon” états-unien. 

Plusieurs freins empêchent actuellement la Chine à travers sa monnaie, le yuan, de devenir la référence du système monétaire internationale et de remplacer les États-Unis et leur dollar occupant actuellement cette position. 

La non-convertibilité du renminbi est le frein principal à ce remplacement du dollar en tant que monnaie internationale de référence servant de facto de blocage à l’ouverture des marchés financiers chinois aux investisseurs étrangers. 

Mais cette situation n’est aucunement figée. 

Les conflits internationaux actuels particulièrement ceux ayant lieu en Ukraine et au Moyen-Orient peuvent être lus comme des illustrations des incertitudes des classes dirigeantes quant aux transformations actuelles dans l’ordre économique et politique mondial4.

La crise du coronavirus démarré peu de temps avant le déclenchement du conflit en Ukraine avait agit comme un accélérateur du déclin de l’ordre économique mondial capitaliste actuel5.

Que ce soit aux États-Unis ou en Chine, il n’est pas certain que les leaders sectoriels aux premiers plans lorsqu’il s’agit de compétition économique, aient intérêt à une domination unipolaire de l’économie mondial venant avec sa part d’avantages et d’inconvénients6.

L’approfondissement des relations économiques entre la Russie et la Chine arrivant en conséquence de l’installation dans la durée du conflit en Ukraine, engendre une situation dans laquelle l’économie russe est de plus en plus dépendante de son voisin chinois que ce soit dans le cadre de ses exportations d’hydrocarbures ou de ses importations militaro-industrielles. 

Le positionnement neutre voire même hostile d’un grand nombre de pays du “Sud global” à la poursuite des hostilités en Ukraine et au Moyen-Orient renforce la crédibilité d’une potentielle alternative économique, politique et monétaire à l’ordre occidental actuel. 

L’avancée et la consolidation de cette alternative ne signent en aucun cas la fin de la puissance économique militaire et politique américaine et à moindre mesure occidentale.

Les États-Unis continuent de jouer un rôle incontournable dans la reproduction du capitalisme mondialisé7.

Les recompositions en cours laisse à penser que nous nous dirigeons vers une redéfinition des rapport économique internationaux avec pour nouvelle donne la multipolarité et vers un monde potentiellement moins libéral sous la pression des pays non-occidentaux. 

Une transition d’une domination des systèmes économiques capitalistes libéraux, occidentaux vers une montée en puissance des formes étatiques néo-mercantiliste peu libérales8 est un des scénarios potentiels qui semble se renforcer au vu du déroulement des conflits mondiaux actuels, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient.

L’avenir nous dira quelles seront les conséquences concrètes sur les systèmes politiques et économiques mondiaux des bouleversements en cours.

Au vu de l’augmentation du nombre de conflits dans le monde et de l’augmentation de l’instabilité économique se traduisant par la guerre commerciale ayant lieu entre la Chine et les États-Unis, il est probable que les systèmes politiques actuels connaissent des transformations profondes interrogeant des concepts auparavant considérés comme acquis. 

Après les 40 ans de période néolibérale de 1973 à 2013, il existe une demande croissante partant de la base vers les élites et des élites vers la base d’un retour significatif de l’État stratège.

Dans le cas de l’Union européenne, une entité supranationale forte, capable d’une grande efficacité politique et ayant vertu à rassurer les citoyen·nes dans cette période d’instabilité considérable pourrait être le point d’arrivée de cette période incertaine dans laquelle nous nous trouvons.

C’est l’histoire qui nous le dira…

  1. Barry Eichengreen, Exorbitant Privilege: The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International Monetary System, New to this Edition: (Oxford, New York: Oxford University Press, 2012).
    ↩︎
  2. Arvind Subramanian, ‘Renminbi Rules: The Conditional Imminence of the Reserve Currency Transition by Arvind Subramanian :: SSRN’, 2011, https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1928138. ↩︎
  3. Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud ↩︎
  4. Christopher A. McNally, ‘Sino-Capitalism: China’s Reemergence and the International Political Economy | World Politics | Cambridge Core’, 2012, ↩︎
  5. Radhika Desai, Capitalism, Coronavirus and War: A Geopolitical Economy (Taylor & Francis, 2023) ↩︎
  6. Eric Helleiner and Anton Malkin, ‘Sectoral Interests and Global Money: Renminbi, Dollars and the Domestic Foundations of International Currency Policy’, Open Economies Review 23, no. 1 (February 2012): 33–55 ↩︎
  7. Leo Panitch and Sam Gindin, ‘The Making of Global Capitalism | 30 | v2 | Power and Inequality | Leo’, 2012 ↩︎
  8. Matthew D. Stephen, ‘Rising Powers, Global Capitalism and Liberal Global Governance: A Historical Materialist Account of the BRICs Challenge – Matthew D. Stephen, 2014 ↩︎

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