La situation dans l’Est du Congo

Dany Avatar

Dès sa genèse, le pays aujourd’hui appelé République démocratique du Congo connaît un destin particulier.  

Propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique sous le nom d’État Indépendant du Congo, ce pays sera très tôt soumis à la rentabilisation de son exploitation massive venue de l’étranger1.

Les ressources naturelles du Congo font l’objet d’une convoitise majeure avec dès le départ la mise en place des cultures intensives du caoutchouc, de l’ivoire et du bois à des fins commerciales2.

Les atrocités ayant eu lieu à la fin du 19e siècle au début du 20e, dans l’État libre du Congo, peuvent être lus à la lumière d’une politique de l’ancien roi belge et de son entourage visant à extraire le maximum de revenus de l’exploitation du caoutchouc du Congo et ce quel qu’en soit les moyens.

C’est dans ce contexte que le régime de l’ancien premier président du Zaïre3, Joseph Mobutu, arrivé au pouvoir suite à l’indépendance de son pays de la Belgique, utilisera l’exercice d’un pouvoir autoritaire à des fins d’accaparement massif des ressources, en étroite collaboration avec des acteurs à la fois nationaux et internationaux4

La résurgence actuelle des conflits dans l’Est de la République démocratique du Congo peut-être comprise comme la transformation et l’adaptation des formes de violence coloniales puis post-coloniales, portées à la fois sur le territoire congolais et sur ses habitant·es.

La République Démocratique du Congo se situe dans la région des Grands Lacs, elle-même partagée entre plusieurs pays ayant obtenu leur indépendance dans les 19605.

À la suite de la révolution rwandaise entre 1959 et 1961, une première vague de réfugié·es Tutsi va s’installer dans les pays voisins constituant plus tard la base du Front Patriotique Rwandais et avec dès le départ des ambitions de retour dans leur pays d’origine6.

Ces mouvements de population auront pour conséquences de déstabiliser les équilibres politiques déjà précaires des pays voisins et seront un fort catalyseur de l’augmentation des tensions interethniques dans la région.

Les zone du Nord-Kivu et du Sud-Kivu7, déjà l’objet d’appétits multiples de groupes locaux, nationaux et internationaux, connaîtront en conséquence une augmentation significative des violences à tous les échelons de la société.

La présence dans cette partie de la République démocratique du Congo de nombreuses ressources minières8 rend la région particulièrement attractive et sujette aux volontés prédatrices d’enrichissement déstabilisantes, empêchant toute forme d’équilibre économique, politique et social.

Mais ces déstabilisations n’empêchent pas les populations locales de s’adapter en conséquence et de trouver des moyens de s’insérer dans ces nouvelles économies9.

Cela se traduit parfois par la multiplication d’activités à proximité des zones minières où la violence prédatrice des milices s’exerce sur les populations civiles.

La fin de la période Mobutu et l’arrivée du président Laurent-Désiré Kabila soutenue par les voisins rwandais et ougandais dans le cadre de la première guerre du Congo va entraîner dans la zone du Kivu, une accélération des phénomènes de violences systémiques.

Les événements sont marqués par la participation active de puissances étrangères et de groupes non étatiques à la scène politique congolaise.

Parmi elles, les forces du RCD10 de Laurent Nkunda vont jouer un rôle particulièrement important en s’opposant de manière frontale aux forces étatiques congolaises.

Cette configuration particulière de l’est du Congo avec la participation d’acteurs militaires étatiques, internationaux et nationaux va mener à la disparition de plusieurs millions de civils congolais victimes du dictat des rivalités politiques sur leur territoire11.

Les populations locales du Kivu accusent ,à cette occasion, les élites locales de trahison, en grande partie à cause de leur participation à l’exploitation des ressources de la région du Kivu à des fins personnelles en collaboration avec des acteurs étrangers ou nationaux12.

Un des marqueurs fondamentales de l’instabilité considérable dans la région du Kivu repose dans la difficulté de l’État congolais à faire face aux incursions de forces armées soutenues par des pays voisins. 

C’est notamment le cas de la situation actuelle ou après avoir rendu les armes en 2012 les rebelles du M2313 ont augmenté leurs zones de contrôle du territoire de l’est congolais grâce au soutien décisif des forces de défense rwandaises14.

Le quasi-retrait des forces gouvernementales congolaises illustre la réalité d’une situation dans laquelle les habitants du Kivu ne peuvent compter que sur eux-mêmes étant régulièrement l’objet d’agressions intérieures et extérieures.

D’un côté, Le Rwanda soutient que le FDLR15 est une menace existentielle qu’il ne peut laisser prospérer à sa frontière de l’autre le gouvernement congolais reproche à l’État rwandais de financer la déstabilisation de son pays et de ses frontières. 

La reprise des combats au Kivu représente une terrible accélération de la violence pour les populations de l’est du Congo avec pour conséquence l’utilisation du viol systématique comme arme de guerre et les tentatives d’accaparement des ressources minières par plusieurs entités concurrentes16.

Une caractéristique fondamentale de l’instabilité régionale est le financement par les groupes armés de leurs activités par l’appropriation qu’ils se font des ressources minières.

Cet état de fait entraîne de profondes rivalités à l’intérieur de ces groupes avec des affrontements fréquents entre factions rivales17

La situation de la République du démocratique du Congo et particulièrement de sa région la plus orientale est une illustration des difficultés que peuvent connaître les États africains post-indépendance18 dans la maîtrise et la gestion de leur territoire, des rivalités interethniques ainsi que des intérêts concurrents économiques, politiques et géostratégiques omniprésents dans ces pays.

La multiplication des acteurs étatiques et non étatiques complique encore l’équation des populations locales qui s’adaptent tant bien que mal aux nouvelles donnes qui leur sont présentées.

Ces situations temporaires et d’urgence sont malheureusement révélatrices de problèmes structurants pluriels et complexes empêchant la constitution d’une stabilité juridique, social et économique pour les populations locales.  

Les actions des différents forces armées s’inscrivent dans un contexte de violences multiples et généralisées19 à plusieurs échelons de la société entravant toute construction d’une perspective d’avenir stable pour la population locale. 

Les différentes missions de paix des Nations unies avec la participation de nombreux États voisins de la République démocratique du Congo ne permettent pas non plus d’endiguer la situation préoccupante du pays.

Envisagée uniquement sous un angle sécuritaire ou humanitaire, la résolution des conflits en République Démocratique du Congo nécessite une approche globale comprenant non pas uniquement le traitement de la problématique militaire liée au contexte historico-politique mais aussi des volets économiques et sociaux20.

La République démocratique du Congo et particulièrement la région du Kivu est donc sujette aux convoitises en tout genre qui empêchent toute proposition d’un projet de vision commune et qui favorise le règlement discrétionnaire ou tout simplement la non-résolution des problèmes endémiques.

Les situations régionales sont fréquemment prises sous un angle ethnique plutôt que dans le cadre d’une vision étatique globale ayant pour priorité le bien-être économique général de la population.

La présence de minerais rares indispensable à la fabrication des matériels électroniques de pointe a tendance à accentuer les logiques de prédation et de violence dans la région du Kivu s’installant sur une situation régionale déjà fortement tendue.

La non prise en compte de la multiplicité des facteurs ayant pour conséquence l’augmentation des violences inter-ethniques, sexuelles, économiques et sociales dans la région du Kivu compromet toutes perspectives de résolution dont les premières victimes sont les populations civiles congolaises.

English

  1. ‘Congo : Les Conséquences Du Passé Tragique Du Caoutchouc – BBC News Afrique’, accessed 29 November 2024 ↩︎
  2. ‘’Il Pleut Des Mains Sur Le Congo’ : L’ethnocide Colonial Belge Oublié | TV5MONDE – Informations’, accessed 29 November 2024 ↩︎
  3. Nommé ainsi par Mobutu au début des années 1970 ↩︎
  4. ‘Les Minerais, Une Malédiction Pour La République Démocratique Du Congo ? | TV5MONDE – Informations’, accessed 29 November 2024 ↩︎
  5. Le Rwanda le Burundi la République démocratique du Congo et l’Ouganda ↩︎
  6. ‘FPR/APR : Front Patriotique Rwandais et Armée Patriotique Rwandaise | Sciences Po Violence de Masse et Résistance – Réseau de Recherche’, accessed 29 November 2024 ↩︎
  7. Situées géographiquement à l’Est de la République Démocratique du Congo ↩︎
  8. Coltan, Or et Étain. ↩︎
  9. Theodore Trefon, ‘The Political Economy of Sacrifice: Kinois &the State’, Review of African Political Economy 29, no. 93–94 (1 September 2002): 481–98 ↩︎
  10. Rassemblement Congolais pour la Démocratie soutenu par le Rwanda ↩︎
  11. ‘6 millions de morts au Congo’, France Inter, 20 November 2014, ↩︎
  12. Stephen Jackson, ‘Making a Killing: Criminality & Coping in the Kivu War Economy’, Review of African Political Economy 29, no. 93–94 (1 September 2002): 517–36 ↩︎
  13. Le mouvement du 23 Mars est fondé par d’anciens officiers des Forces Armées de la République Démocratique du Congo entrés en rebellion et supposément soutenu par le Rwanda ↩︎
  14. ‘Dans l’est de La RDC, Violents Combats Entre Le M23 et Les Milices Progouvernementales’, accessed 29 November 2024 ↩︎
  15. Forces de Libération Démocratique du Rwanda, fondé par des réfugiés Hutus en République Démocratique du Congo ↩︎
  16. Judith Verweijen, ‘Military Business and the Business of the Military in the Kivus’, Review of African Political Economy 40, no. 135 (1 March 2013): 67–82 ↩︎
  17. Pritish Behuria, ‘Centralising Rents and Dispersing Power While Pursuing Development? Exploring the Strategic Uses of Military Firms in Rwanda’, Review of African Political Economy 43, no. 150 (1 October 2016): 630–47 ↩︎
  18. Chris Allen, ‘Warfare, Endemic Violence & State Collapse in Africa’, Review of African Political Economy 26, no. 81 (1 September 1999): 367–84 ↩︎
  19. Ann Laudati, ‘Beyond Minerals: Broadening “Economies of Violence” in Eastern Democratic Republic of Congo’, Review of African Political Economy 40, no. 135 (1 March 2013): 32–50 ↩︎
  20. Miles Larmer, Ann Laudati, and John F. Clark, ‘Neither War nor Peace in the Democratic Republic of Congo (DRC): Profiting and Coping amid Violence and Disorder’, Review of African Political Economy 40, no. 135 (1 March 2013): 1–12 ↩︎


Leave a comment